IA & psychédéliques thérapeutiques : La révolution silencieuse qui transforme notre rapport au travail

Gaspard Tertrais
19 min readNov 9, 2024

La précision troublante des prédictions de Kurzweil

En 1990, alors qu’Internet n’était qu’un réseau confidentiel utilisé par quelques universitaires, un homme prédisait déjà son omniprésence future dans nos vies. En 1999, ce même homme annonçait qu’au début des années 2020, des intelligences artificielles seraient capables de mener des conversations naturelles et de créer des textes cohérents. Cet homme, c’est Ray Kurzweil, et l’émergence de ChatGPT lui a encore une fois donné raison.

Kurzweil n’est pas un simple futurologue parmi d’autres. Inventeur du premier scanner à plat et de la première machine à lire pour les aveugles, récompensé par la plus haute distinction technologique américaine, il a bâti sa réputation sur des prédictions d’une précision troublante. En 1990, il annonçait qu’un ordinateur battrait le champion du monde d’échecs avant 1998 — Deep Blue a vaincu Kasparov en 1997. Une analyse de ses prédictions réalisée en 2010 révèle un taux de réussite de 86% sur ses 147 prédictions pour 2009–2010. Sa compréhension des trajectoires technologiques est si respectée que Google l’a nommé directeur de l’ingénierie en 2012, spécifiquement pour développer le traitement du langage naturel — la technologie même qui est au cœur de ChatGPT.

L’accélération exponentielle du progrès

Aujourd’hui, Kurzweil nous alerte sur une accélération sans précédent. Selon lui, le progrès réalisé pendant tout le XXe siècle aurait aujourd’hui lieu en seulement 20 ans. D’ici 2030, ce même niveau de progrès pourrait se produire en une seule année, puis en un mois quelques années plus tard. Cette accélération exponentielle des technologies n’est pas une projection fantaisiste — c’est la continuité logique d’une tendance historique qu’il appelle “la loi des rendements accélérés”.

Pour mieux saisir cette accélération, Tim Urban, fondateur de Wait But Why et l’un des analystes technologiques les plus influents de notre époque, propose une expérience de pensée saisissante. Imaginez faire voyager quelqu’un de 1750 jusqu’à notre époque. Le choc serait si violent qu’il pourrait en mourir : voitures, avions, smartphones, Internet — son cerveau ne pourrait pas traiter cette réalité. Maintenant, si cette même personne de 1750 faisait voyager quelqu’un de 1500, le choc serait bien moindre. La différence entre 1500 et 1750 est infiniment plus faible que celle entre 1750 et 2024. C’est la manifestation concrète de cette accélération exponentielle.

Urban appelle cela une “DPU” (Die Progress Unit) — l’unité de progrès suffisante pour provoquer un choc fatal. Si une DPU nécessitait 100 000 ans à l’époque des chasseurs-cueilleurs, puis 12 000 ans après la révolution agricole, elle ne demande aujourd’hui que quelques décennies. Et cette compression continue de s’accélérer.

Source : The AI Revolution: The Road to Superintelligence, Tim Urban, 2015

L’intelligence artificielle générative en est l’illustration la plus frappante. Les modèles de langage écrivent des romans, les systèmes de vision analysent des radios médicales, les algorithmes prévoient la structure des protéines. Cette progression ne suit pas une ligne droite — elle suit une courbe exponentielle qui s’accélère. Et comme nous le rappelle Urban, la particularité des courbes exponentielles est que même quand elles semblent progresser lentement, elles peuvent soudainement exploser vers le haut de manière vertigineuse.

Les implications sociétales

Cette accélération technologique ne transforme pas uniquement nos outils — elle remet en question la place même de l’humain dans la chaîne de production. La plupart des métiers que nous connaissons, ceux liés à la production de capital, seront progressivement automatisés. Ce n’est pas une hypothèse lointaine, mais une réalité qui se déploie sous nos yeux.

Cette automatisation massive soulève une question plus profonde que celle du chômage technologique : que devient une société quand le travail, tel que nous le connaissons, n’est plus sa colonne vertébrale ? Le travail, dans nos sociétés modernes, dépasse largement sa fonction économique. Il structure nos identités, occupe nos pensées, et surtout — il nous évite de nous poser les questions fondamentales sur le sens de notre existence. Les dépressions post-retraite en sont le symptôme : privés de leur rôle professionnel, nombreux sont ceux qui se retrouvent face au vide existentiel qu’ils ont évité toute leur vie.

L‘éclairage de Jung sur notre époque

Carl Gustav Jung (1875–1961), l’un des psychiatres les plus influents du XXe siècle, offre un cadre particulièrement pertinent pour comprendre ce moment historique. Pour Jung, les périodes de déstabilisation profonde ne sont pas des accidents à éviter, mais des passages nécessaires vers une conscience plus élevée. Quand nos structures habituelles s’effondrent, nous sommes forcés de plonger dans les profondeurs de notre psyché pour trouver un sens plus authentique à notre existence.

Des outils pour la transformation

Cette transformation collective qui s’annonce nécessite des outils. Les psychédéliques, longtemps relégués aux marges de la société, émergent aujourd’hui comme des catalyseurs potentiels de cette introspection nécessaire. En parallèle, un nouveau secteur d’activité se dessine, non plus centré sur la production de capital, mais sur la création de valeur sociétale — l’accompagnement, l’art, l’écologie, le lien social.

Cette accélération vertigineuse du progrès, documentée par Kurzweil et illustrée par Urban, n’est pas une simple évolution technologique. Elle marque un point de bascule dans l’histoire humaine, comparable à la révolution industrielle dans son ampleur, mais infiniment plus rapide dans son déploiement. Comme le souligne Urban, nous sommes probablement la dernière génération qui considérera l’intelligence artificielle comme une technologie plutôt que comme une force qui redéfinit fondamentalement ce que signifie être humain.

L’IA, en nous libérant du travail traditionnel, nous pousse collectivement vers un questionnement existentiel que nous avons trop longtemps reporté. Cette transformation, aussi déstabilisante soit-elle, porte en elle les germes d’une société plus consciente de ses choix et de leur impact.

La fin du paradigme du travail traditionnel

Le bouleversement provoqué par l’intelligence artificielle dépasse la simple évolution technologique. Nous assistons à une redéfinition fondamentale du concept même de travail, comparable à la révolution industrielle dans son ampleur, mais infiniment plus rapide dans son déploiement.

L’automatisation massive

Les signes de cette transformation sont déjà visibles. Les modèles de langage rédigent du code, produisent des analyses juridiques, génèrent du contenu marketing. Les systèmes de vision artificielle détectent des cancers avec une précision supérieure aux radiologues. Les algorithmes de trading dominent les marchés financiers. Cette première vague d’automatisation touche même les professions intellectuelles, longtemps considérées comme immunisées contre la robotisation.

Welcome, Robot Overlords. Please Don’t Fire Us?, Kevin Drum, 2013

Contrairement aux révolutions précédentes, qui déplaçaient la main-d’œuvre vers de nouveaux secteurs, l’IA ne crée pas de secteur de repli évident. Elle absorbe progressivement l’ensemble des tâches liées à la production de capital. Les nouveaux emplois qu’elle génère — développeurs, data scientists, prompt engineers — sont temporaires par nature. Ils servent à développer des systèmes qui, à terme, pourront s’améliorer de façon autonome.

La crise existentielle collective

Ce phénomène d’automatisation révèle une faille profonde dans notre organisation sociale. Prenon un parallèle avec la retraite : de nombreux retraités, libérés des contraintes professionnelles, tombent en dépression. Non par manque d’activité, mais par perte de sens. Leur identité, construite autour de leur rôle professionnel, s’effondre.

Le travail dans notre société remplit une fonction qui dépasse largement le cadre économique. Il est devenu un mécanisme d’évitement massif. Métro-boulot-dodo : cette routine, aussi critiquée soit-elle, nous protège. Elle nous évite de nous confronter aux questions fondamentales sur notre existence. Que faisons-nous vraiment sur cette planète ? Quel est le sens de nos actions ? Quelle trace souhaitons-nous laisser ?

L’argent et le prestige professionnel servent de substituts au sens. Ils fournissent des métriques claires, des objectifs tangibles, des récompenses immédiates. Cette matérialité rassurante nous évite de plonger dans l’incertitude des questionnements existentiels. Mais l’automatisation massive risque de nous priver de cet évitement confortable.

La disparition progressive des emplois traditionnels ne représente donc pas uniquement un défi économique. Elle nous place collectivement face à un vide existentiel que nous avons passé des générations à éviter. Comment occuper ce temps libéré ? Comment construire son identité hors du cadre professionnel ? Comment trouver un sens à son existence quand la production de valeur économique n’est plus un impératif ?

Ces questions, traditionnellement réservées aux philosophes ou aux personnes en crise existentielle, vont devenir des enjeux sociétaux majeurs. La société tout entière va devoir réapprendre à définir sa valeur hors du paradigme de la productivité économique.

La transformation qui s’annonce n’est donc pas simplement technologique ou économique. Elle touche aux fondements mêmes de notre organisation sociale et de notre rapport à l’existence. C’est précisément ici que la pensée de Jung et le potentiel des psychédéliques deviennent particulièrement pertinents.

Le concept d’ombre selon Jung appliqué à notre société

Carl Gustav Jung (1875–1961) est l’un des psychiatres et psychanalystes les plus influents du XXe siècle. D’abord disciple de Freud, il s’en éloigne pour développer sa propre approche, la psychologie analytique. Jung a révolutionné notre compréhension de la psyché humaine en introduisant des concepts fondamentaux comme l’inconscient collectif, les archétypes, la synchronicité et l’ombre. Sa vision dépasse le cadre purement clinique pour englober l’anthropologie, la mythologie, la religion et l’alchimie, proposant une approche holistique du développement psychologique qu’il nomme “processus d’individuation”. Contrairement à l’approche plus pathologique de Freud, Jung voit dans les crises psychologiques des opportunités de transformation et de croissance personnelle. Cette vision optimiste du potentiel humain fait de sa pensée un cadre particulièrement pertinent pour comprendre les transformations sociétales actuelles.

The Man Who Solved The Meaning Of Life

La théorie jungienne offre un cadre d’analyse particulièrement pertinent pour comprendre la transformation sociétale qui s’annonce. Jung a développé le concept d’ombre pour décrire les aspects de notre personnalité que nous refusons de voir, que nous refoulons dans l’inconscient. À l’échelle collective, notre rapport au travail et à la productivité présente des similitudes frappantes avec ce mécanisme psychologique.L’ombre collective de notre société

Notre système économique a créé ce que Jung appellerait un “persona” collective — un masque social. Ce persona se manifeste dans notre obsession pour la croissance, la productivité, le succès matériel. Nous avons collectivement adopté la croyance que la valeur d’un individu se mesure à sa capacité à produire du capital.

Derrière ce masque se cache notre ombre sociétale. Elle contient tout ce que nous avons sacrifié sur l’autel de la productivité : notre besoin de connexion authentique, notre créativité spontanée, notre rapport au temps non-productif. L’anxiété généralisée, la dépression, le burn-out sont les manifestations de cette ombre qui tente de se faire entendre.

Le travail, tel que nous l’avons structuré, agit comme un mécanisme de défense collectif. Il nous maintient dans l’illusion que nous savons ce que nous faisons, que nos vies ont un sens clair et défini. Mais cette structure, comme tout mécanisme de défense, a un coût psychique énorme. Elle nous coupe de pans entiers de notre humanité.

La nécessité de confronter notre ombre

Jung insistait sur un point fondamental : l’ombre ne disparaît pas quand on l’ignore. Au contraire, elle gagne en puissance et finit par se manifester de manière destructrice. À l’échelle sociétale, nous en voyons déjà les signes : crises écologiques, montée des extrémismes, épidémie de solitude, perte généralisée de sens.

L’automatisation par l’IA nous force à une confrontation que nous aurions probablement continué à éviter sans elle. Elle nous pousse dans ce que Jung appelait le processus d’individuation — le chemin vers une intégration plus complète de notre psyché.

Ce processus d’individuation collective implique de reconnaître et d’intégrer ce que notre société a longtemps rejeté dans l’ombre :

  • La valeur du non-productif
  • L’importance des liens sociaux authentiques
  • Le besoin de connexion avec la nature
  • La nécessité de l’introspection et du questionnement existentiel
  • La dimension spirituelle de l’existence

Cette intégration ne signifie pas l’abandon total de la productivité ou de l’efficacité. Jung ne préconisait pas le rejet de la persona, mais son utilisation consciente, comme un outil plutôt qu’une prison identitaire. De même, une société ayant intégré son ombre ne rejetterait pas la technologie ou l’efficacité, mais les mettrait au service d’une vision plus complète de l’épanouissement humain.

La transformation des valeurs

Cette confrontation avec notre ombre collective amène nécessairement une transformation profonde de nos valeurs. Des activités aujourd’hui considérées comme “improductives” — l’art, la contemplation, le soin aux autres, la préservation de l’environnement — émergent comme essentielles à notre équilibre collectif.

C’est dans ce contexte que l’émergence d’un secteur quaternaire prend tout son sens. Ce nouveau secteur ne serait pas une simple extension de notre système actuel, mais l’expression d’une société ayant commencé à intégrer son ombre, reconnaissant la valeur de ce qu’elle a longtemps rejeté.

Cette transformation ne sera pas facile. Jung soulignait que la confrontation avec l’ombre est toujours déstabilisante, parfois terrifiante. Mais c’est précisément dans cette confrontation que réside le potentiel de renouveau, de croissance et d’évolution vers une conscience plus élevée.

La question n’est plus de savoir si cette transformation aura lieu, mais comment l’accompagner. C’est ici que les psychédéliques, en tant qu’outils d’exploration de la psyché, peuvent jouer un rôle déterminant.

L’Émergence du secteur quaternaire

L’histoire économique se lit comme une progression : du secteur primaire (extraction des ressources naturelles) au secondaire (transformation industrielle), puis au tertiaire (services). L’émergence d’un secteur quaternaire marque une nouvelle étape de cette évolution, répondant à des besoins plus profonds que la simple production de valeur économique.

Je vous invite à lire l’excellent article prospectif de Jérémy Lamri sur le sujet.

Au-delà de la production de capital

Le secteur quaternaire se définit par sa finalité : la production de valeur sociétale. Il englobe les activités qui contribuent directement au bien-être collectif, à l’épanouissement humain et à la préservation de notre environnement. Ces activités, bien qu’existantes, sont souvent marginalisées car peu rentables dans le paradigme actuel.

Le secteur quaternaire regroupe notamment l’accompagnement humain, la création artistique et culturelle, la régénération environnementale, ainsi que le renforcement du lien social. L’éducation transformative et l’innovation sociale en sont également des composantes essentielles. La particularité de ces activités est qu’elles ne peuvent être pleinement automatisées, requérant des qualités profondément humaines comme l’empathie, la créativité et l’intelligence émotionnelle. L’IA peut les soutenir, mais non les remplacer.

La transformation des entreprises

Cette évolution transforme également les entreprises existantes. Dans un monde où la production matérielle est largement automatisée, la différenciation se fait autrement. Les consommateurs, libérés des préoccupations de survie immédiate, deviennent plus exigeants sur l’impact social et environnemental de leurs achats. Les entreprises doivent élargir leur mission au-delà du profit, non plus par simple greenwashing, mais par une transformation fondamentale de leur raison d’être.

Cette évolution se manifeste déjà à travers le développement de branches dédiées à l’impact social dans les entreprises traditionnelles, la généralisation du modèle des entreprises à mission, et l’importance croissante des critères ESG dans les décisions d’investissement.

La redéfinition de la valeur

Le secteur quaternaire nécessite une redéfinition profonde de ce que nous considérons comme “valeur”. Les métriques traditionnelles deviennent inadéquates pour mesurer la contribution réelle de ces activités. De nouveaux indicateurs émergent, centrés sur l’impact social, le bien-être collectif et la régénération des écosystèmes. Cette transformation touche également notre rapport au temps, valorisant la lenteur nécessaire à certains processus comme l’accompagnement humain ou la création artistique.

Les défis de la transition

La transition vers ce nouveau modèle soulève des questions fondamentales de financement, de formation et de mesure de la valeur. La réponse nécessite une réinvention de nos systèmes économiques et sociaux, explorant des pistes comme le revenu universel contributif ou les monnaies complémentaires.

Au-delà des aspects pratiques, le plus grand défi reste la transformation des mentalités. L’enjeu est d’accompagner les individus dans ce changement de paradigme et de les aider à trouver leur place dans ce nouveau monde.

Les psychédéliques comme accélérateurs de transformation

L’émergence du secteur quaternaire dessine les contours pratiques d’une nouvelle organisation sociale. Mais une telle transformation ne peut se limiter à une réorganisation économique — elle nécessite une évolution profonde de la conscience collective.

L’Occident a connu jusqu’ici deux révolutions majeures dans sa compréhension de l’être humain. La révolution médicale a d’abord transformé notre rapport au corps. Là où nos arrière-grands-parents refusaient souvent de consulter un médecin par méfiance ou tradition, la médecine moderne est devenue un pilier incontestable de notre société. Cette première révolution a permis d’accroître considérablement notre espérance de vie et notre compréhension du corps humain.

La révolution psychologique a suivi, bouleversant notre rapport à l’esprit. Si la génération de nos grands-parents pouvait encore voir d’un mauvais œil la consultation d’un psychologue, la santé mentale est aujourd’hui reconnue comme une dimension essentielle du bien-être. Les travaux de Freud, Jung et leurs successeurs ont légitimé l’exploration de notre monde intérieur.

Il manque cependant un troisième volet à cette évolution : la révolution spirituelle. L’Occident, dans sa course vers la rationalité et le progrès matériel, a largement négligé cette dimension de l’existence humaine. Contrairement aux sociétés traditionnelles qui intégraient naturellement la spiritualité dans leur compréhension du monde, notre modernité l’a souvent reléguée aux marges de la société.

Cette troisième révolution devient aujourd’hui cruciale. Face aux bouleversements provoqués par l’IA et à l’émergence du secteur quaternaire, nous avons besoin d’outils pour explorer et intégrer les dimensions transcendantes de l’expérience humaine. C’est dans ce contexte que les psychédéliques émergent comme des catalyseurs potentiels de cette transformation nécessaire.

Source : Global Commission on Drug Policy

La transformation sociétale que nous traversons nécessite des outils d’introspection puissants. Les psychédéliques, longtemps marginalisés par des préjugés culturels, émergent aujourd’hui comme des catalyseurs potentiels de cette évolution collective.

Déconstruire les mythes

La Global Commission on Drug Policy a publié en 2019 une étude révélatrice sur la nocivité relative des différentes substances psychoactives. Les résultats bousculent les idées reçues : l’alcool, substance légale et socialement acceptée, arrive en tête avec un score de 72/100, suivi par l’héroïne (55) et le crack (54). En contraste, les psychédéliques classiques présentent des scores remarquablement bas : LSD (7) et psilocybine (6).

Ce paradoxe illustre une fracture dans notre approche sociétale des substances psychoactives. Nous avons normalisé l’alcool, un puissant outil d’évitement qui structure notre “métro-boulot-dodo-apéro”, tout en diabolisant des substances qui, utilisées dans un cadre approprié, peuvent faciliter l’introspection profonde.

Un mécanisme d’action unique

Source : Des champignons hallucinogènes contre l’addiction ? — Konbini, 2024

Contrairement à l’alcool qui agit comme un suppresseur de conscience, permettant de “noyer ses problèmes”, les psychédéliques opèrent selon une logique opposée. Non seulement ils ne créent pas de dépendance physiologique, mais les études épidémiologiques montrent qu’ils tendent à réduire les comportements addictifs en permettant d’en comprendre les racines psychologiques.

Dans un cadre approprié, ils facilitent :

  • Une dissolution temporaire des mécanismes de défense psychologiques
  • Une reconnexion avec des émotions et souvenirs refoulés
  • Une prise de conscience accrue de nos schémas comportementaux
  • Une ouverture à de nouvelles perspectives sur soi-même et le monde
  • Un sentiment accru de connexion avec les autres et la nature

Catalyseurs de la transition sociétale

Face aux bouleversements provoqués par l’intelligence artificielle dans notre rapport au travail, les psychédéliques participent à la transformation sociale. Leur action se manifeste à plusieurs niveaux.

Accélérateurs de prise de conscience
En nous permettant de voir au-delà de nos conditionnements sociaux, ils nous amènent à questionner les schémas qui structurent notre vision du monde. Cette lucidité nouvelle ouvre des perspectives sur ce qui donne sens à nos vies.

Moteurs de transformation personnelle
En nous aidant à confronter nos peurs, ils transforment notre façon de penser et renforcent notre capacité à naviguer le changement. Cette évolution individuelle influence ensuite notre rapport aux autres et au monde.

Facilitateurs de connexion
Les psychédéliques développent notre empathie, créent un sentiment d’interconnexion et nous amènent à repenser notre place dans l’écosystème terrestre. Cette dimension relationnelle devient centrale dans un monde qui demande collaboration et attention mutuelle.

Outils de guérison collective
En nous permettant d’aborder nos traumatismes individuels et collectifs, ils ouvrent la voie à une réconciliation — avec nous-mêmes, avec les autres, avec notre environnement. Cette guérison collective permet d’imaginer et construire de nouveaux modèles sociaux.

Un outil, pas une solution miracle

Les psychédéliques ne sont pas une solution miracle. Leur utilisation demande un cadre approprié, une préparation et un accompagnement compétent. L’expérience psychédélique agit comme un révélateur : le véritable travail de transformation se fait dans l’intégration de ces expériences dans notre vie quotidienne. Cette voie d’exploration de la conscience ne conviendra pas à tout le monde — certains trouveront leur chemin de transformation à travers d’autres pratiques comme la méditation, l’art ou l’engagement social.

Une synergie avec la transformation sociétale

La remise en question de notre rapport au travail et au sens, accélérée par l’intelligence artificielle, trouve dans les psychédéliques des outils d’exploration et de transformation. Contrairement aux substances qui anesthésient la conscience, les psychédéliques permettent d’affronter les questions existentielles émergentes de cette transformation sociale.

Cette approche fait écho à la pensée de Jung sur l’importance de confronter notre ombre plutôt que de la fuir. Utilisés de manière responsable, les psychédéliques accélèrent ce processus d’individuation collective que traverse notre société.

Risques et prévention : Une approche responsable

Un cadre légal en évolution

La légalisation progressive des psychédéliques marque un tournant historique. L’Oregon et le Colorado aux États-Unis, le Canada, ou encore l’Australie, ont ouvert la voie en autorisant l’usage thérapeutique de la psilocybine, tandis que plusieurs pays d’Amérique du Sud encadrent l’usage traditionnel de l’ayahuasca. Ces exemples démontrent qu’une régulation intelligente est possible, permettant de préserver à la fois la sécurité publique et l’accès encadré à ces substances.

Les risques d’abus et la formation professionnelle

L’engouement croissant pour ces substances s’accompagne malheureusement de dérives. Des cas d’abus par de faux “shamans” ou thérapeutes mal intentionnés ont été documentés, particulièrement dans le contexte du tourisme ayahuasca. Ces situations soulignent l’importance d’une formation rigoureuse des professionnels de santé et de protocoles stricts d’éthique et de sécurité. Plusieurs universités développent déjà des programmes spécialisés, une étape essentielle pour garantir des pratiques sûres et éthiques.

L’importance du set and setting

La recherche a clairement démontré que le contexte de l’expérience psychédélique est crucial. Le “set” englobe l’état psychologique et les intentions de la personne, tandis que le “setting” concerne l’environnement physique et humain. Un cadre sécurisé, un accompagnement qualifié et une préparation adéquate sont essentiels pour minimiser les risques et optimiser les bénéfices potentiels.

Contre-indications et populations à risque

Malgré leur excellent profil de sécurité physiologique, les psychédéliques présentent des contre-indications importantes, notamment pour les personnes souffrant de troubles psychotiques ou bipolaires, ou ayant des antécédents familiaux de psychose. Pour ces populations, les risques de décompensation nécessitent une évaluation minutieuse avant toute intervention.

Vers une culture de la responsabilité

L’intégration saine des psychédéliques dans notre société nécessite le développement d’une véritable culture de la responsabilité. Cela implique des campagnes d’éducation publique, des protocoles de réduction des risques, et une recherche continue sur les meilleures pratiques. La prévention doit devenir une priorité absolue, avec le développement de standards de qualité et la mise en place de systèmes de surveillance efficaces.

C’est uniquement en adoptant cette approche responsable, alliant régulation intelligente, formation professionnelle et prévention active, que nous pourrons maximiser les bénéfices potentiels des psychédéliques tout en minimisant les risques associés. Cette transformation sociétale majeure nécessite prudence, rigueur et engagement collectif pour créer un cadre sûr et bénéfique pour tous.

Vers une nouvelle société

La convergence des bouleversements que nous traversons — l’automatisation par l’IA, l’émergence du secteur quaternaire, la redécouverte des psychédéliques — n’est pas une coïncidence. Ces phénomènes marquent les différentes facettes d’une transformation sociétale profonde.

La redéfinition du succès

L’automatisation massive par l’IA ne représente pas uniquement une disruption économique. Elle agit comme un révélateur, mettant en lumière les limites de notre définition actuelle du succès. La performance, le statut social, l’accumulation matérielle — ces métriques traditionnelles perdent leur pertinence dans un monde où la production de capital n’est plus le défi principal.

Un nouveau paradigme du succès émerge, fondé non plus sur l’accumulation matérielle mais sur notre capacité à créer du lien, à générer un impact positif sur notre environnement, à contribuer au bien-être collectif. Cette évolution reflète un changement profond dans notre compréhension de ce qui donne valeur à une vie.

La transformation des valeurs

Cette redéfinition du succès s’accompagne d’une métamorphose de nos valeurs fondamentales. Des qualités longtemps considérées comme secondaires prennent une place centrale. L’empathie, la créativité, la capacité d’introspection deviennent essentielles dans un monde où l’efficacité productive n’est plus la priorité.

Ce changement de paradigme ne signifie pas l’abandon total des valeurs traditionnelles, mais leur intégration dans une vision plus holistique du développement humain. Il s’agit d’une expansion de notre conception de la réussite, non d’un rejet du progrès technique.

Les défis de la transition

Cette transformation soulève des défis considérables. Sur le plan systémique, nous devons repenser en profondeur nos structures économiques, nos institutions éducatives, nos cadres légaux. L’enjeu n’est pas simplement technique, mais fondamentalement humain.

La dimension psychologique de cette transition est tout aussi cruciale. Le deuil des anciens repères, l’émergence de nouvelles identités, l’intégration de notre ombre collective — ces processus demandent un accompagnement attentif. La cohésion sociale elle-même est en jeu, alors que nous naviguons collectivement dans ces eaux inconnues.

Une opportunité historique

Malgré ces défis, nous sommes face à une opportunité sans précédent dans l’histoire humaine. La convergence entre l’automatisation du travail répétitif, les outils d’exploration de la conscience, et notre compréhension approfondie des processus de transformation crée les conditions d’une évolution majeure de la conscience collective.

Il ne s’agit pas d’une utopie où tous les problèmes seraient résolus, mais d’une société plus consciente de sa complexité et de ses contradictions. Une société capable d’embrasser l’incertitude tout en maintenant son humanité.

Une intégration consciente

L’IA nous libère du travail traditionnel. Les psychédéliques nous offrent des outils d’exploration de la conscience. La pensée de Jung nous fournit un cadre pour comprendre et intégrer cette transformation. Le secteur quaternaire nous ouvre des voies concrètes pour réinventer notre contribution sociale.

Cette intégration demande de l’humilité face à la complexité du changement, du courage pour confronter nos ombres, de la patience pour laisser émerger de nouveaux modèles. Nous ne sommes pas face à la “fin du travail”, mais à sa transformation profonde. Le travail devient non plus une nécessité économique, mais une expression de notre humanité. Non plus une fuite de l’existence, mais une célébration de sa richesse et de sa complexité.

La renaissance psychédélique est en marche !

Sources

Note sur les sources : Une grande partie du contenu de cet article s’appuie sur la formation “Psychedelics and the Mind” de l’Université de Berkeley (BerkeleyX BCSP101x) ainsi que sur mon expérience personnelle de 10 années avec les psychédéliques classiques. Ces connaissances de terrain sont complétées par des sources académiques rigoureuses :

Carhart-Harris, R. L., Bolstridge, M., Rucker, J., Day, C. M. J., Erritzoe, D., Kaelen, M., Bloomfield, M., Rickard, J. A., Forbes, B., Feilding, A., Taylor, D., Pilling, S., Curran, V. H., & Nutt, D. J. (2016). Psilocybin with psychological support for treatment-resistant depression: an open-label feasibility study. The Lancet Psychiatry, 3(7), 619–627.

Carhart-Harris, R. L., et al. (2016). Neural correlates of the LSD experience revealed by multi-modal neuroimaging. Proceedings of the National Academy of Sciences USA, 113, 4853–4858.

Global Commission on Drug Policy. (2019). Classification of Psychoactive Substances: When science was left behind. Global Commission on Drug Policy Report.

Griffiths, R. R., et al. (2016). Psilocybin produces substantial and sustained decreases in depression and anxiety in patients with life-threatening cancer: A randomized double-blind trial. Journal of Psychopharmacology, 30, 1181–1197.

Grob, C. S., & Grigsby, J. (Eds.). (2021). Handbook of Medical Hallucinogens. New York: Guilford Press.

Huxley, A. (1954). The Doors of Perception. London: Chatto & Windus.

Jay, M. (2023). Psychonauts: Drugs and the Making of the Modern Mind. New Haven: Yale University Press.

Jung, C. G. (1968). The Archetypes and the Collective Unconscious. Princeton: Princeton University Press.

Labate, B. C., & Cavnar, C. (Eds.). (2021). Psychedelic Justice: Toward a Diverse and Equitable Psychedelic Culture. Santa Fe: Synergetic Press.

McKenna, T. (1992). Food of the Gods: The Search for the Original Tree of Knowledge. New York: Bantam.

Muraresku, B. C. (2020). The Immortality Key: The Secret History of the Religion with No Name. New York: St. Martin’s Press.

Presti, D. E. (2016). Foundational Concepts in Neuroscience: A Brain-Mind Odyssey. New York: W. W. Norton.

Richards, W. A. (2016). Sacred Knowledge: Psychedelics and Religious Experiences. New York: Columbia University Press.

Sites internet pour aller plus loin sur les psychédéliques :

Beckley Foundation: Consciousness, Brain, and Drug Policy Research

California Institute of Integral Studies, Center for Psychedelic Therapies and Research (CIIS/CPTR)

Chacruna: Institute for Psychedelic Plant Medicines

Council on Spiritual Practices (CSP)

Erowid: Documenting the Complex Relationship Between Humans & Psychoactives

Heffter Research Institute

KRIYA: Ketamine Research Institute

Multidisciplinary Association for Psychedelic Studies (MAPS)

UC Berkeley Center for the Science of Psychedelics (BCSP)

[Article written on Sept 30th, 2024, by Gaspard Tertrais with the support of Claude 3.5 Sonnet for approximately 30%. Main image created with DALL.E-3, 2024].

J’espère que cet article vous a plu, n’hésitez pas à le partager avec le monde entier !

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Written by Gaspard Tertrais

French entrepreneur, author & tech innovator. Co-founder @TomorrowTheory HR tech, AI, Blockchain, XR, Web3 & Psychedelics https://linktr.ee/gaspard.tertrais

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